Lorsque Hārūn al-Rashīd emprisonna Abū Ibrāhīm Mūsā (que la paix soit sur lui) et que ce dernier fit apparaître des preuves et des miracles en prison, al-Rashīd fut confondu. Il appela Yaḥyā ibn Khālid al-Barmakī et lui dit : « Ô Abū ʿAlī, ne vois-tu pas dans quelle situation nous plongent ces prodiges ? Ne peux-tu pas concevoir un plan au sujet de cet homme qui nous soulage de son souci ? » Yaḥyā ibn Khālid al-Barmakī lui répondit : « Ce que je vois pour toi, ô Commandeur des croyants, c'est de lui accorder une faveur et d'entretenir les liens de parenté avec lui. Car, par Dieu, il a corrompu contre nous les cœurs de nos partisans (shīʿa). » Or Yaḥyā était son partisan (mutawallī), et Hārūn l'ignorait. Hārūn dit alors : « Va le trouver, ôte-lui ses chaînes, transmets-lui mon salut et dis-lui : “Ton cousin te fait dire : j'ai prononcé un serment à ton sujet, que je ne te relâcherai pas avant que tu reconnaisses ta faute envers moi et que tu me demandes pardon pour ce qui s'est passé de ta part. Mais il n'y a pour toi aucune honte à reconnaître ta faute, ni aucun déshonneur à me demander pardon. Et voici Yaḥyā ibn Khālid, qui est mon confident, mon vizir et le maître de mes affaires. Demande-lui de m'aider à me libérer de mon serment, puis retourne-toi et va en paix.” »
Abū Ibrāhīm (la paix soit sur lui) dit à Yaḥyā : « Ô Abā ʿAlī, je vais mourir. Il ne me reste qu'une semaine à vivre. Cache ma mort. Viens à moi le vendredi à midi, prie sur moi, toi et mes disciples, individuellement. Et prends garde : lorsque ce tyran (Hārūn al-Rashīd) partira pour al-Raqqa et reviendra en Iraq, ne te laisse pas voir par lui et ne le vois pas, pour ton propre bien. J'ai vu dans ton astre, dans l'astre de ton enfant et dans le sien qu'il fondra sur vous ; méfie-toi de lui. » Puis il dit : « Ô Abā ʿAlī, transmets-lui de ma part : Mūsā ibn Jaʿfar te fait dire : Mon messager viendra à toi le vendredi et t'informera de ce que tu verras. Et demain, quand je me tiendrai avec toi devant Dieu, tu sauras lequel est l'oppresseur et l'agresseur envers son compagnon. Et paix. » Yaḥyā sortit de chez lui, les yeux rougis par les larmes, jusqu'à ce qu'il entre chez Hārūn et lui raconte son histoire et ce qu'il lui avait répondu. Hārūn lui dit : « S'il ne se proclame pas prophète dans quelques jours, quel bonheur pour nous ! » Le vendredi, Abū Ibrāhīm (la paix soit sur lui) mourut, alors que Hārūn était déjà parti pour al-Madā'in. On le sortit devant les gens pour qu'ils le voient, puis il fut enterré (paix sur lui). Les gens retournèrent et se divisèrent en deux groupes : l'un disait : « Il est mort », l'autre disait : « Il n'est pas mort. »
La cause de l’arrestation de Mūsā b. Jaʿfar (paix sur eux) fut que le calife al-Rashīd avait placé son fils sous la tutelle de Jaʿfar b. Muḥammad b. al-Ashʿath. Yaḥyā b. Khālid al-Barmakī en conçut de la jalousie et dit : « Si le califat lui échoit, ma puissance et celle de mes enfants s’évanouiront. » Il intrigua donc contre Jaʿfar b. Muḥammad — qui professait la doctrine de l’imamat (imāma) — au point de gagner son intimité et de se faire bien accueillir par lui. Il fréquentait assidûment sa maison, s’informait de ses affaires et les rapportait à al-Rashīd en y ajoutant des choses propres à envenimer son cœur contre lui. Puis un jour il dit à l’un de ses hommes de confiance : « Connaissez-vous pour moi un homme de la famille d’Abū Ṭālib qui ne soit pas dans l’aisance, afin qu’il m’informe de ce dont j’ai besoin ? » On lui indiqua ʿAlī b. Ismāʿīl b. Jaʿfar b. Muḥammad. Yaḥyā b. Khālid lui fit porter de l’argent. Or Mūsā (paix sur lui) avait de l’affection pour lui, lui faisait des dons, et parfois lui confiait tous ses secrets. Lorsque ʿAlī écrivit pour le faire comparaître, Mūsā (paix sur lui) en eut vent ; il le fit venir et lui dit : « Où vas-tu, ô fils de mon frère ? » Il répondit : « À Bagdad. » — « Que vas-tu faire ? » — « J’ai une dette, je suis dans la gêne. » — « Alors je paierai ta dette et ferai pour toi ceci et cela. » Mais il n’y prêta pas attention. Il lui dit : « Prends garde, ô fils de mon frère, ne fais pas orphelins mes enfants. » Et il lui ordonna de lui donner trois cents dīnārs et quatre mille dirhams. Lorsqu’il se fut levé de devant lui, Abū l-Ḥasan Mūsā (paix sur lui) dit à ceux qui étaient présents : « Par Dieu, il œuvrera à verser mon sang et rendra mes enfants orphelins. » Ils lui dirent : « Que Dieu nous prenne en rançon pour toi ! Tu connais donc cela de sa conduite, et pourtant tu lui donnes et tu le fais bénéficier de tes bienfaits ?! » Il leur dit : « Oui. Mon père m’a rapporté d’après ses pères, d’après l’Envoyé de Dieu (que Dieu prie sur lui et sa Famille) : „Quand le lien de parenté est rompu et que tu le renoues, Dieu le tranche (définitivement).“ » ʿAlī b. Ismāʿīl partit donc jusqu’à ce qu’il arrive chez Yaḥyā b. Khālid ; il recueillit de lui des informations sur Mūsā b. Jaʿfar (paix sur lui) et les porta à al-Rashīd en y ajoutant ceci : « Les biens lui sont apportés de l’Orient et de l’Occident ; il a des trésors ; il a acheté un domaine pour trente mille dīnārs qu’il a nommé „al-Yasīra“ (la Facile) ; son propriétaire, ayant présenté l’argent, dit : „Je n’accepte pas cette monnaie, je n’accepte que telle monnaie.“ Il ordonna donc que cet argent fût rendu et lui donna trente mille dīnārs de la monnaie même qu’il avait demandée. » Il porta tout cela à al-Rashīd, qui ordonna qu’on lui attribuât deux cent mille dirhams de revenus sur une circonscription ; il choisit les districts de l’Orient, et ses envoyés partirent pour percevoir l’argent. Un jour qu’il était allé aux latrines, il poussa un cri et ses entrailles sortirent et tombèrent ; on essaya de les remettre en place sans y parvenir ; il tomba malade de cela ; l’argent lui parvint alors qu’il était à l’agonie ; il dit : « Qu’en ferai-je, alors que je suis en train de mourir ? » Al-Rashīd fit le pèlerinage cette année-là ; il commença par la tombe du Prophète (que Dieu prie sur lui et sa Famille) et dit : « Ô Envoyé de Dieu, je m’excuse auprès de toi de ce que je vais faire. Je veux emprisonner Mūsā b. Jaʿfar, car il veut semer la discorde dans ta Communauté et répandre son sang. » Puis il ordonna de le saisir dans la mosquée ; on l’amena à lui, on le mit aux fers ; on fit sortir de sa maison deux mules portant deux litières couvertes ; lui-même (paix sur lui) était dans l’une ; on fit escorter chacune d’elles par des cavaliers, et on prit l’une par la route de Baṣra, l’autre par celle de Kūfa, afin de cacher aux gens sa destination réelle ; il était dans celle qui alla vers Baṣra. Il ordonna au messager de le remettre à ʿĪsā b. Jaʿfar b. al-Manṣūr, qui était alors gouverneur de Baṣra ; on l’y conduisit, et il le garda prisonnier pendant un an. Puis il écrivit à al-Rashīd : « Reprends-le de moi et remets-le à qui tu voudras, sinon je le relâcherai. J’ai cherché à trouver un grief contre lui, mais je n’y parviens pas ; au point que je ne l’entends pas, lorsqu’il prie, invoquer contre moi ou contre toi ; je ne l’entends invoquer que pour lui-même, demandant miséricorde et pardon. » Al-Rashīd envoya quelqu’un le recevoir de lui et le fit emprisonner chez al-Faḍl b. al-Rabīʿ à Bagdad. Il resta chez lui longtemps. Al-Rashīd voulut lui faire accepter quelque chose de ses affaires, mais il refusa. Il écrivit de le remettre à al-Faḍl b. Yaḥyā ; celui-ci le reçut de lui et voulut lui faire accepter cela, mais il ne le fit pas. Il apprit qu’il était chez lui dans l’aisance, alors qu’il se trouvait lui-même à al-Raqqa. Il envoya Masrūr le serviteur à Bagdad par la poste, et lui ordonna d’entrer immédiatement chez Mūsā b. Jaʿfar (paix sur lui), de s’informer de son état ; si les choses étaient comme on le lui avait rapporté, de remettre une lettre de lui à al-ʿAbbās b. Muḥammad en lui ordonnant de s’y conformer, et une autre lettre à al-Sindī b. Shāhak en lui ordonnant d’obéir à al-ʿAbbās. Masrūr arriva et descendit chez al-Faḍl b. Yaḥyā, sans que personne sût ce qu’il voulait. Puis il entra chez Mūsā b. Jaʿfar (paix sur lui) et le trouva dans l’état qu’on avait rapporté à al-Rashīd. Il alla aussitôt chez al-ʿAbbās b. Muḥammad et al-Sindī, et leur remit les deux lettres. Peu après, on vit le messager courir chez al-Faḍl b. Yaḥyā ; celui-ci monta avec lui et sortit stupéfait et déconcerté, jusqu’à ce qu’il entrât chez al-ʿAbbās. On apporta des fouets et des chaînes. Al-ʿAbbās envoya le tout à al-Sindī, ordonna de déshabiller al-Faḍl et de lui donner cent coups de fouet. Il sortit le visage changé, bien différent de ce qu’il était en entrant ; sa morgue s’évanouit, et il se mit à saluer les gens à droite et à gauche. Masrūr écrivit la nouvelle à al-Rashīd, qui ordonna de remettre Mūsā (paix sur lui) à al-Sindī b. Shāhak. Il tint une séance solennelle et dit : « Ô gens, al-Faḍl b. Yaḥyā m’a désobéi et s’est rebellé contre mon autorité ; j’ai jugé bon de le maudire : maudissez-le donc ! » Les gens le maudirent de toutes parts, au point que la maison et la demeure tremblèrent de malédictions. La nouvelle parvint à Yaḥyā b. Khālid ; il monta à cheval et se rendit chez al-Rashīd ; il entra par une porte différente de celle par laquelle les gens entraient, jusqu’à ce qu’il arrivât derrière lui à son insu ; puis il lui dit : « Tourne-toi vers moi, ô Prince des Croyants. » Il se tourna vers lui, effrayé, et Yaḥyā lui dit : « Al-Faḍl n’est qu’un adolescent, et je te suffirai pour ce que tu veux. » Son visage s’éclaira et il se réjouit ; puis il se tourna vers les gens et dit : « Al-Faḍl m’avait désobéi en une affaire, et je l’ai maudit ; mais il s’est repenti et est revenu à mon obéissance ; prenez-le donc pour allié. » Ils lui dirent : « Nous sommes les alliés de ceux que tu allies, les ennemis de ceux que tu prends pour ennemis ; nous l’avons pris pour allié. » Puis Yaḥyā b. Khālid partit lui-même par la poste jusqu’à ce qu’il arrivât à Bagdad. Les gens s’agitèrent et répandirent toutes sortes de rumeurs. Il fit semblant d’être venu pour procéder au cadastre (taʿdīl al-sawād) et inspecter les fonctionnaires ; tout en s’occupant de cela, il fit venir al-Sindī et lui donna ses ordres ; celui-ci obéit. À l’heure de sa mort, Mūsā (paix sur lui) demanda à al-Sindī de faire venir un mawlā (affranchi) à lui qui logeait près de la demeure d’al-ʿAbbās b. Muḥammad dans le quartier des fabricants de nattes, pour le laver. Al-Sindī le fit. Il dit : « Je lui demandai la permission de l’ensevelir dans un linceul, mais il refusa et dit : „Nous, gens de la Maison (Ahl al-Bayt), les dots de nos femmes, le pèlerinage de celui qui n’en a pas fait, et les linceuls de nos morts proviennent de la pureté de nos biens ; j’ai mon linceul.“ » Lorsqu’il mourut, on fit entrer auprès de lui les juristes (fuqahā’) et les notables de Bagdad, parmi lesquels al-Haytham b. ʿAdī et d’autres ; ils l’examinèrent, ne virent aucune trace (de violence) sur lui, et en témoignèrent. On le sortit et on le déposa sur le pont de Bagdad, et on proclama : « Voici Mūsā b. Jaʿfar qui est mort : regardez-le ! » Les gens examinaient son visage tandis qu’il était mort. Il dit : « Un homme de la famille des Ṭālibides m’a rapporté qu’on proclama sur lui : „Voici Mūsā b. Jaʿfar que les Rāfiḍa (les Rejetons) prétendent ne pas mourir ; regardez-le !“ Ils le regardèrent. » Ils dirent : « On le transporta et on l’enterra dans les cimetières de Quraysh (Maqābir Quraysh) ; sa tombe se trouva à côté d’un homme de la famille des Nawfalites, nommé ʿĪsā b. ʿAbd Allāh.
Al-Sindī ibn Shāhik nous rassembla, quatre-vingts hommes parmi les notables réputés pour leur bonté, et nous introduisit auprès de Mūsā ibn Jaʿfar — que la paix soit sur lui. Al-Sindī nous dit : « Ô vous, regardez cet homme : a-t-il été frappé d'un malheur ? Car le Commandeur des croyants (Hārūn al-Rashīd) ne lui veut aucun mal ; nous attendons seulement qu'il arrive pour qu'il discute avec lui. Il est en bonne santé, à l'aise dans toutes ses affaires. Interrogez-le donc, car nous n'avons d'autre souci que d'observer sa vertu et sa conduite. » Alors Mūsā ibn Jaʿfar — que la paix soit sur lui — dit : « Quant à ce qu'il a mentionné de l'aisance et des choses semblables, c'est bien comme il l'a dit. Cependant, je vous informe, ô vous tous, que j'ai reçu du poison dans sept dattes ; demain je verdirai (signe de la mort par poison) et après-demain je mourrai. » Je regardai al-Sindī ibn Shāhik : il tremblait et frissonnait comme une palme. Sa mort — que la paix soit sur lui — est trop célèbre pour qu'il soit besoin de mentionner la tradition à son sujet ; car celui qui la conteste rejette l'évidence, et le doute à ce sujet conduit à douter de la mort de chacun de ses pères et des autres, de sorte qu'on ne pourrait plus se fier à la mort de quiconque. De plus, il est notoire qu'il a légué à son fils ʿAlī ibn Mūsā — que la paix soit sur lui — et lui a confié son autorité après sa mort. Les récits à ce sujet sont trop nombreux pour être comptés ; nous en mentionnerons une partie. S'il était resté vivant, il n'en aurait pas eu besoin.